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Mélo

Samedi 3 mars 2007

DANS LE MILLE

 

            Ce n’est pas la première fois que Mélo et toi êtes penchés au-dessus du puits. L’un et l’autre avez déjà, par le passé, jeté votre pièce dans l’abîme. Pièces jaunes échouées sur la terre battue. Objectif manqué. La coupelle métallique, centrée au fond du puits et cible du jet, inviolée. Pas de vœu à émettre tout au fond de soi-même.

            Ce jour-là pas un nuage, le Mont-Saint-Michel a l’archange qui brille. Le soleil lui dessine un double, triangle d’ombre sur le sable mouillé. La mer est retirée. Elle reviendra.

            Tu ouvres ton porte-monnaie, en sors deux pièces de vingt centimes. Tu en donnes une à Mélo. C’est elle qui s’y colle la première. Elle lance, gracieuse, le petit disque jaune qui roule sur le sol, là-bas, tout au fond du puits. Un échec encore. C’est à ton tour. Tu n’essaies même pas de viser. Tu vois la courbe naître et déjà tu sais. Parabole parfaite. La piécette dorée ira en plein dans le mille. Un bruit clair et discret, elle y est. Tu fais le vœu : Mélo et toi. Les visiteurs amassés autour de la margelle du puits applaudissent bruyamment ton exploit.

            Tu as l’air malin.

                                                                                    Michel Perdrial

(Ce texte a paru dans une version légèrement différente dans la revue Salmigondis n°5 en mars 1998.)

Par michel perdrial
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Lundi 19 mars 2007

VENISE ET APRES

 

 

            Derrière nous, des jeunes gens enlunettés de noir et de riches vieilles envisonnées, les maisons colorées de l’île de Burano, un repas d’anniversaire à la trattoria da Ignazio, putain quarante-six ans, un coucher de soleil sur la Salute, un café au Florian l’air intimidé, du vin blanc pris pour de l’huile et versé sur les lasagnes, des photos de femmes nues au Palazzo Grassi, pour dessert un tiramisu, des promenades sans fin dans les ruelles tortueuses et Mélo qui me dit : Veux-tu que je te suce dans un coin sombre ? et moi : Non, non, j’ai trop peur, un buisson sur la tombe d’Ezra Pound à San Michele, serrés comme des sardines sur le vaporetto, des larmes plein les yeux sous le pont du Rialto, une glace en terrasse face à San Giorgio, une Saint-Valentin en gondole, Santa Lucia, I need your love, des chansonnettes sur le rio, et le gondolier : Jolie, mademoiselle, la promenade en gondole ?, une photo de nous deux engondolés.

            Devant nous, le gare mussolinienne et son buffet lugubre, une vieille folle qui ramasse les tasses sac à main sous le bras, un train de nuit pour Paris, une cellule de six couchettes et comment faire avec le désir qui décline, combien d’années déjà ?, Mélo, est-ce que tu m’aimes encore ? 

                                                                                       Michel Perdrial

(Une première version de ce texte a paru dans la revue Gros Textes n°19 au printemps 1998.)

Par michel perdrial
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Samedi 26 mai 2007

TAMBOURINAGE

 

 

            Depuis que Mélo, mon amoureuse, vit à la frontière entre Ermont et Eaubonne, la forêt de Montmorency est devenue notre lieu de divagation favori. Une forêt couleur d’automne dans laquelle filent des cyclistes pressés et où s’agitent des coureurs à pied, tous adeptes de l’effort vain. Au centre, les étangs, sillonnés de cols-verts et de poules d’eau, animés d’envols de mouettes blanches. Sur un banc, au bord de l’eau, trois joueurs de percussions donnent un peu de rythme à ce dimanche de novembre.

            Mélo me serre très fort la main cependant que nous nous enfonçons au hasard dans la profondeur du bois.

            -Tu sais, me dit-elle, je ne t’ai pas tout dit à propos de Djamel. J’aimerais bien tout te raconter mais j’ai peur que tu sois jaloux.

            -Non, pas du tout, tu peux tout me dire, tu sais.

            Mélo me lance un regard dubitatif.

            -Eh bien, tu sais, un jour, alors qu’il n’y avait personne d’autre que lui et moi dans son bar, je lui ai lu quelques passages de ce livre que tu m’as offert. Le Manuel de civilité pour les petites filles. Le livre de Pierre Louÿs.

            Des chiens tenant en laisse des promeneurs l’obligent à s’interrompre. Quand elle reprend, elle m’explique que, sans doute, cette fois-là, elle n’avait dû son salut qu’à l’arrivée de consommateurs assoiffés. Pendant que Djamel les servait, elle avait pu vérifier la qualité de son érection. Il avait les yeux fous et elle avait préféré prendre la fuite.

            -Mais je suis revenue souvent, tu sais. J’adorais me hisser en minijupe sur les hauts tabourets du bar, croisant et décroisant mes jambes. Une fois, j’y suis même allée sans culotte mais je crois qu’il ne s’en est pas aperçu. Il était très occupé. C’était un soir où le bar ne désemplissait pas.

            Au loin nous parvient de nouveau le son des percussions. Pourquoi fait-il  si froid dans cette forêt africaine ?

            -Je crois qu’avec lui j’aurais pu le faire, poursuit Mélo. Précisément le jour où je suis entrée dans la cuisine derrière le bar. Une minuscule cuisine dans laquelle il préparait un couscous sur une petite table près d’un réfrigérateur recouvert de miroirs. Il aurait pu me prendre là sur la table, face à mon image. Mais, ce jour-là, il ne s’occupait que de son couscous.

            Nous sommes de retour aux étangs. Je ne dis rien. Mélo s’alarme :

            -Tu n’es pas jaloux au moins ?

            -Non, non, pas du tout.

            La main de Mélo se pose sur mon pantalon.

            -Tu mens, me dit-elle. Tu bandes.

                                                                                       Michel Perdrial

(Ce texte a paru dans Pris de Peur n°7 à la Saint-Michel 1998.)

Par michel perdrial
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Dimanche 8 juillet 2007

UN JOUR COMME UN AUTRE

 

            C’est un jour comme un autre. Je passe la matinée à glandouiller dans une école où je n’ai rien à faire. J’en récolte le courrier que je porte à la mairie pour son affranchissement. Au moment où je quitte le parking, une voiture surgit à la gauche de la mienne, c’est l’accrochage. Une aile enfoncée. Le genre de chose que je ne dois pas raconter à Mélo qui s’effraie de me savoir sur les routes au volant d’une voiture. Je rentre chez moi où justement m’attend une lettre de celle-ci qui me parle du dernier livre qu’elle a lu : Une mort très douce de Simone de Beauvoir. Je mets la radio. Un ancien président de la république vient de mourir qui aimait se promener dans les cimetières où, disait-il, ne se trouve pas seulement la poussière du corps des hommes mais aussi la poussière de leurs rêves. Avant  de retourner à l’école, je place en évidence sur la table de ma cuisine le carton où figure mon rendez-vous chez le cardiologue. Ne pas oublier l’heure : dix-sept heures trente. Je traîne tout l’après-midi, payé à ne pas faire grand-chose et rejoins mon appartement vers seize heures trente. Je bois un grand bol de café bien noir puis me dis que ce n’était peut-être pas une chose à faire. A la maison médicale règne un certain désordre provoqué par la présence d’une galette des rois et d’une bouteille de champagne. Le médecin m’appelle. Elle porte une horrible veste de laine bariolée et ressemble à une femme de ménage, aussi masculine que son prénom : Claude. Elle m’interroge sur ma vie et sur ma famille. Je me déshabille et elle m’examine soigneusement. Elle démêle les fils de l’électrocardiographe, en fixe les pinces à mes chevilles et poignets, en colle les ventouses sur mon cœur. Tout est normal. Il n’y a pas à s’inquiéter. Je me rhabille cependant qu’elle s’empare du dictaphone posé sur son bureau et qu’elle y improvise une lettre à l’intention du médecin généraliste qui m’a envoyé à elle. Elle me donne le dessin des battements de mon cœur sur papier millimétré. Des courbes régulières dont je fais une photocopie que j’envoie à Mélo, mon amoureuse mathématicienne. Elle calculera l’équation de chacune et en déduira la formule de l’amour. Surtout ne la divulgue pas, lui dis-je dans ma lettre, nous la garderons pour nous. Elle passera à côté de la célébrité, n’aura pas la médaille Fields mais je crois bien qu’elle s’en fiche.         

                                                                                 Michel Perdrial

(Une première version de ce texte a paru dans la revue Gros Textes n°21 à l’automne 1998.)

Par michel perdrial
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Lundi 26 novembre 2007

A 2001  

 

            Le mieux, lorsqu’on vient en métro, c’est encore de descendre à La Fourche. Ensuite, encore quelques centaines de mètres à pied et l’on arrive devant le marronnier récemment élagué qui signale l’immeuble, en retrait de la rue, où Mélo demeure depuis quelques mois, nouvelle Parisienne.

            Enfin, c’est ainsi que je m’y prends quand je lui rends visite le week-end, après être descendu du train en provenance de Rouen, à la gare Saint-Lazare.

            Parvenu au bas de l’immeuble, je compose le code d’entrée d’un doigt assuré. Il me reste à gravir les quatre étages et à ne pas avoir l’air trop fatigué à l’arrivée.

            Mélo n’aime pas les hommes fatigués, surtout si cela les empêche de bander, et je sais que sans ma queue raide encore assez souvent malgré mon âge avançant, elle n’aurait plus pour moi qu’une vague tendresse plus ou moins amicale.

            Par un hasard bienvenu, habite dans le même immeuble qu’elle, une productrice de France Culture spécialisée dans les émissions consacrées à l’érotisme. Tous deux voyons là un signe, bien que nous n’ayons pas besoin de cela pour songer au sexe avant toute autre chose.

            Mélo soigne toujours son accueil, que je me sente bien chez elle et que j’aie envie de la baiser. Apéritif choisi et petites folies culinaires. Un soir, elle m’a plongé la queue dans un bol de guacamole avant de me la sucer. J’y pense souvent quand, tout seul chez moi, je me masturbe savamment.

            Ces derniers temps, elle me trouve trop sage, regrette à voix haute l’époque où je la branlais sur la tombe d’un ancien ministre dans une abbaye normande, où je lui demandais, le temps d’une photographie, de se déshabiller derrière le dos du curé dans une église alsacienne. Est-ce que tu as encore envie de moi ? me demande-t-elle.

            Au franchissement du millénaire, j’aurai cinquante ans et commencerai à glisser sur la mauvaise pente. Mélo n’en est qu’au quart de siècle et parle de l’enfant qu’elle fera d’ici quelques années. Pas avec mon sperme, je ne veux pas me reproduire. C’est névrotique, paraît-il. Mais avec celui d’un autre dont elle ne voudrait pas et qu’il lui faut pourtant bien commencer à chercher. A moins que tu ne changes d’avis, insiste-t-elle. J’esquive, lui propose une autre conversation, langue baveuse sur sa chatte entrouverte puis de jouer à la bibite qui monte, qui monte.

            -Que ferons-nous pour le réveillon de l’an deux mille ? me demande Mélo après l’explosion.

            -Le début de l’année des triples zéros ? Rien surtout.

            -Tu as raison. Toutes les fêtes aujourd’hui ressemblent à la fête de la bière. Nous snoberons ce faux évènement, ferons une dînette raffinée puis nous nicherons l’un contre l’autre sous la couette. Chez toi à Rouen ou chez moi à Paris.

            -Et aux douze coups de minuit, j’ajouterai le mien en te tirant sans retenue.

            Du moins je l’espère car si vite un autre pourrait prendre ma place. L’un de ceux qu’elle serre fort contre elle en dansant la salsa à la Flèche d’or, aux Etoiles ou à la Coupole et dont elle tâte la queue durcie à travers la toile du pantalon. Un beau Cubain, un grand Guadeloupéen ou un loquace Mauritanien qui connaîtra lui aussi le chemin qui passe par La Fourche et mène au marronnier. Le code d’accès à l’immeuble n’est pas difficile à retenir. Nul besoin de le noter. Un code fait pour franchir le millénaire, composé d’une lettre suivie de quatre chiffres : A 2001. Ensuite, l’escalier à grimper et, si Mélo ouvre sa porte, l’avenir en elle, si belle, si nue, si mouillée, fécondée. Les enfants métis sont les enfants les plus beaux.

            -Je te raconterai, rassure-toi, me dit-elle.

            Et j’ai bien besoin d’être rassuré, pauvre de moi.

                                                                                         Michel Perdrial

(Ce texte a paru dans la revue Supérieur Inconnu n°16 en octobre/décombre 1999)

Par michel perdrial
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