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Je est un autre

Dimanche 5 novembre 2006

JE SUIS

 

 

 

            Je suis, alors que l’on repeint les balcons en vert à Villeneuve le vendredi trente juillet mil neuf cent quatre-vingt-douze et que Boris Vian et Stéphane Goldmann s’évadent de mon tuner à Saint-Germain-des-Prés où je ne les rencontrerai jamais car il est toujours trop tard pour parler à ceux que l’on aime ou alors ils sont trop loin comme cette jeune fille à sac à dos en pleine guerre à Sarajevo qui voudrait s’échapper de l’écran de télévision où sifflent les balles et que me parcourt l’idée fugitive et ridicule d’aller à son secours en grimpant dans le premier train pour la Bosnie pourvu qu’il passe par Vienne où Thomas Bernhard vient d’être opéré d’une tumeur au poumon au Pavillon Hermann et qu’il ne peut rejoindre au Pavillon Ludwig son ami devenu fou et néanmoins toujours neveu de Wittgenstein dont je parlerai à Gwendoline mon amie de papier de Valenciennes à laquelle j’écris presque chaque jour sur la table de ma cuisine à Villeneuve où de jeunes désœuvrés employés par la mairie recouvrent le jour de peinture blanche les hiéroglyphes qu’ils tracent la nuit de peinture noire lorsque allongé sur mon lit toujours à Villeneuve et cependant à Vienne près de Thomas Bernhard je lis Le neveu de Wittgenstein et qu’après avoir posé ce livre sur la table de chevet je rêve de Gwendoline ou peut-être d’une autre en me caressant lentement ou songe à ce texte que j’écrirai demain sur la table de ma cuisine et a-t-on jamais vu un véritable écrivain écrire dans une cuisine, étrangement vivant.

 

 

                                                                                     Michel Perdrial

 

 

(Ce texte a paru dans la revue Supplément d’Ame n°5 en mars 1996.)

Par michel perdrial
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Samedi 11 novembre 2006

TROP TARD

 

      Nous suivions la camionnette noire fleurie de gerbes multicolores. Deux ou trois dans chaque voiture. Cela faisait un tout petit cortège. A chaque carrefour, l'un des passagers de la camionnette en descendait et arrêtait les voitures qui venaient en sens inverse. Il rejoignait ensuite son véhicule en courant comme un dératé, la cravate rejetée par-dessus son épaule. Ceci nous faisait sourire pourtant ce n'était pas le moment. Et cela ainsi jusqu'à ce que nous quittions la ville, que nous arrivions en bordure de la forêt à l'entrée du cimetière.

 

      Nous marchions tristement derrière le cercueil porté par quatre hommes aux épaules couvertes de pellicules. Quelques-unes d'entre nous pleuraient. Certains aussi. Des tréteaux attendaient la boîte en bois verni qui y était déposée. L'homme qui tout à l'heure courait dans les rues de Louviers faisait un discours ridicule d'où il ressortait que quarante-deux ans c'était bien jeune pour mourir. Puis, l'un des porteurs de cercueil marmonnait:

 

        -Merde, on a oublié les immortelles.

 

       Il courait les chercher dans la camionnette. L'un après l'autre, nous en déposions une sur le cercueil. Puis, celui-ci était à nouveau soulevé par les quatre porteurs.

 

       Nous grimpions dans la terre fraîche jusqu'au grand trou gardé par deux fossoyeurs appuyés sur leurs pelles. Le cercueil y descendait lentement retenu par des cordes. Nous jetions une nouvelle immortelle sur son couvercle, chacun à notre tour, tout au fond du trou. Je réussissais à viser en plein coeur.

                                                 Michel Perdrial

 

(Ce texte a paru dans la revue L’Art du Bref n°15 en juillet/août 1996 et a été mis en onde dans l’émission Clair de Nuit sur France Culture le 3 février 1997.)

Par michel perdrial
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Mercredi 6 décembre 2006

LA STAR ET L’ÉPICIER  

             Il est encore tôt lorsque nous arrivons à Avignon ce matin de juillet et déjà plus de place pour se garer. Evidemment, avec le Festival et les vacances, la ville est envahie. Je dois me résoudre à laisser ma voiture au pied des remparts et Sandie fait la gueule.

            -Tu te gares toujours dans les banlieues, me reproche-t-elle. 

            C’est son anniversaire aujourd’hui et elle voudrait que la réalité adhère parfaitement à ses rêves. Je la comprends et elle n’aurait pas dû se mettre avec un mec aussi fauché que moi. J’essaie de le lui expliquer parfois mais elle ne m’écoute pas. 

            Laissant le hasard guider nos pas, nous arrivons au Marché aux Livres et Sandie retrouve le sourire. Elle furète et soupèse, ouvre un recueil, le parcourt, le repose. Des regards masculins s’attardent sur elle. J’ai l’habitude. Jeune, svelte, blonde, court vêtue, quel homme n’aurait pas envie d’elle ? Elle aime être regardée et parfois joue à exciter le désir de ses admirateurs. Elle peut à la perfection se transformer en Brigitte Bardot de rêve et quelquefois nous entrons dans un café ou un restaurant dans un silence médusé. Les mâles sont fascinés et leurs pauvres femmes font ce qu’elles peuvent pour les faire redescendre sur terre. Ça l’amuse, Sandie, de savoir que certains baiseront leur femme en pensant à elle et que d’autres se branleront en rêvant à son cul. Et je crois que j’aime l’idée que moi seul la cloue. 

            Elle finit par acheter deux livres de Donatien-Alphonse-François de Sade et me rappelle que nous devons aller voir les ruines de son château avant de rentrer en Normandie. 

            Puis nous découvrons le centre de la ville assailli par la mascarade des comédiens qui sont tous là car il faut être à Avignon, ne serait-ce que pour annoncer triomphalement sur les affiches futures : pièce créée à Avignon. 

            Ils colonisent le moindre trou à rats. Ils habillent les arbres et les poteaux indicateurs de leurs affiches. Ils défilent sur le toit des voitures. Ils claironnent. Ils s’égosillent. Ils veulent du monde dans leurs salles poussiéreuses et surchauffées. Il fait si beau dehors et la vie a tellement plus de talent que la plupart d’entre eux que ce serait plus simple de leur donner des mitraillettes. Ils pourraient conduire les spectateurs en rang par deux vers les théâtres. 

           Nous passons notre temps à refuser des tracts et des invitations. Sandie m’entraîne vers la place du Palais. C’est là qu’elle a rencontré celui avec qui, la première fois, elle a fait l’amour. Pèlerinage. 

           Elle se souvient. La France traversée en stop avec un garçon abandonné au bord d’une route dans le Massif Central et l’arrivée seule à Avignon. Dix-huit ans et encore vierge bien que depuis l’âge de douze ans elle soit passée maître dans l’art de l’embrassade et du pelotage. Ça lui fait tout drôle d’être ici trois ans plus tard avec un autre.

           Et toujours nous poursuivant les comédiens. 

           Nous nous réfugions dans la librairie de la rue des Teinturiers. Presque en face, nous découvrons la Tache d’Encre, restaurant attrayant où nous décidons de déjeuner. 

            Nous élisons une table retirée dans un coin de la salle et nous consultons le menu en écoutant Françoise Hardy chanter les années soixante. Au bar, un comédien spécialisé dans la publicité télévisée grâce à ses grandes oreilles prend un verre. Il a l’air bien plus vieux qu’à l’écran. A la table voisine, des techniciens discutent de conventions collectives. Ça énerve Sandie. Elle aimerait avoir la salle juste pour nous deux. 

            Aujourd’hui, Sandie a vingt-et-un ans. J’en ai trente-huit et parfois lorsque nous faisons l’amour, elle m’appelle Papa. 

            Elle est belle et perverse, sensible et mesquine, et déjà je sais que ça ne durera plus longtemps entre nous maintenant. Je lui souris. 

           Après le repas, nous nous asseyons dans la rue, au bord de l’eau, à l’ombre des roues à aubes. Une comédienne, une de plus, s’approche de nous et nous remet une publicité pour son spectacle. Elle regarde Sandie et lui dit :

           -Mais vous jouez vous aussi, je crois. Dans quel théâtre déjà ?

           Sandie est toute ravie.

           -Tu vois, me dit-elle, pas besoin de beaucoup d’effort pour être une star ! 

           Elle est encore charmée par cette méprise lorsque nous reprenons la route d’Uzès où nous sommes en villégiature. 

           Sur la place aux Herbes, nous faisons quelques courses pour le repas du soir. A l’étal d’une épicerie, je choisis quelques tomates et les mets dans un sac en papier. Sandie me regarde, un peu distante ; ce genre de tâche ménagère n’est pas pour elle. D’une voiture luxueuse, sort une femme discrètement bourgeoise. Elle s’avance vers moi et me dit :

           -Lorsque vous en aurez fini avec Mademoiselle, vous me donnerez aussi un kilo de tomates, s’il vous plait. 

                                                                              Michel Perdrial

(Une version légèrement différente de ce texte a paru dans les revues Comme ça et Autrement n°8 en décembre 1996 et Diérèse n°12 en décembre 2000.)

Par michel perdrial
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Dimanche 10 décembre 2006
UN ENFANT

 

            Je l'ai prise dans mes bras et je lui ai dit que je désirais qu'elle me donne un enfant.

             -C’est toi qui me dis ça ! s’est-elle exclamée. Je dois rêver.

             -Oui, c’est moi ; tu ne rêves pas, lui ai-je répondu. Tu n’es pas, non plus, dans un lit inconnu avec un autre homme.

             -C’est bien toi qui m’as dit que le monde, tel qu’il était, n’était pas un cadeau à faire à un enfant ?

             -Oui, j’ai dit ça.

              -Et que les enfants, ça n’existait pas ? Qu’il n’y avait que des vieillards grabataires et incontinents.

              -J’ai dit ça aussi. Je dis beaucoup de choses, tu sais. Et aujourd’hui où tu ne prends plus la pilule, je te dis que je voudrais un enfant de toi, mais à une condition.

              -Laquelle?

              -Que tu me fasses une fille. 

              Oui, une fille, lui ai-je dit, surtout pas un garçon qui me parlerait de football, de voitures, d’informatique et de jeux vidéo. Je veux une fille. Une fille qui vole de ses propres ailes. Une fille qui saute par-dessus les haies. Une fille qui se jette à l’eau. Une fille qui ne perde pas le nord. On l’appellera Eléonore, ai-je ajouté. Elle deviendra la plus belle des jeunes filles. J’aurai le droit de la désirer mais pas de la toucher. 

             Elle a pris mon sexe en érection entre ses doigts fins et l’a fait pénétrer au plus profond d’elle-même.

             -Cette fois-ci, on baise pour de vrai, m’a-t-elle dit. 

             J’ai fermé les yeux et je les ai gardés clos jusqu’à l’orgasme. Quand je les ai ouverts, j’ai réalisé que j’étais seul dans mon lit et je me suis souvenu que c’était fini entre elle et moi. Je l’avais échappé belle. 

                                                                                Michel Perdrial

(Ce texte a paru en Belgique dans la revue Ecrits Vains n°21 en décembre 1996 dans une version légèrement différente.)

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Mercredi 13 décembre 2006

LETTRE A GUILLAUME

 

             Guillaume, mon vieux Guillaume, te souviens-tu? C'était l'automne et ce jour-là, elle était lasse de ce monde ancien.

             C’est pour toi qu’elle avait fait le voyage vers ce cimetière parisien où tu meurs chaque jour un peu plus depuis l’automne mil neuf cent dix-huit cependant que les fantômes d’Annie, de Marie, de Lou, de Madeleine et de Jacqueline se relaient pour arroser de larmes ton souvenir.

            Il fallait qu’elle te parle. Il n’y avait que toi qui pouvais la comprendre. Qu’elle semblait fragile entourée, solitaire, de ces blocs de marbre et de granit.

            Sur une feuille de papier couleur sépia, elle a écrit son malaise et son angoisse. Comme la vie est lente lorsqu’on a dix-sept ans. 

            Elle a plié soigneusement sa missive puis l’a cachée sous les feuilles chamarrées au pied de ta tombe. 

            T’en souviens-tu ? 

            Tu as su lui offrir les mots qu’elle désirait, le regard qu’elle espérait et quand elle t’a quitté, une ombre de sourire incurvait ses lèvres. 

            Aujourd’hui, tu sais, c’est toujours une petite fille désemparée et qui parfois s’attend elle-même. 

           Alors, elle écrit pour son amoureux des textes d’errance et de fulgurance. Elle s’exalte et s’exhale, s’envole et virevolte d’images en mirages puis, soudain, plonge au profond de son âme et de son corps d’où elle sort son inconfort, ses remords. 

            C’est ainsi, Guillaume, rien n’est acquis. Il faut que, sans répit, tu veilles sur elle ; qu’elle garde ce sourire qui la rend prodigieusement belle ; qu’elle n’oublie pas que le bonheur la guette. 

           Je veux la voir encore à la fenêtre du neuvième étage de cet immeuble qui domine la Seine, rêver que la ville entière lui appartient et oublier certains jours où elle se dit qu’elle ne possède que le vide qui la sépare du trottoir. 

           C’est sûr -un jour, elle l’a écrit- sa vie ne tient qu’à un fil. Je compte sur toi, Guillaume. 

                                                                                Michel Perdrial

(Ce texte a paru dans les revues Sol’Air n°13 au premier trimestre 1997 et Nouvelle Donne n°15 au quatrième trimestre 1997.)

Par michel perdrial
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