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Lundi 19 novembre 2007

HISTOIRE VITE FAITE DE LITS DÉFAITS ET REFAITS

 

 

Autrefois, lorsque nous vivions ensemble et que c’était la guerre entre nous, parmi les mille sujets de discorde et de dispute le lit défait du matin occupait une place privilégiée.

Tous les jours, elle tenait absolument à le refaire avant que nous partions au travail. J’aurais pu le faire aussi bien, évidemment, mais impossible de m’y mettre. Et chaque fois, c’était reproche et récrimination :

-C’est toujours moi qui fais le lit !

Maintenant, nous vivons chacun notre vie et chacun notre lit.

Lorsque je vais chez elle pour voir ma fille, j’aperçois à toute heure du jour son lit toujours défait.

Chez moi, chaque matin, consciencieusement, je fais mon lit avant de partir travailler.

Peut-être que si on comprenait pourquoi un lit doit être défait ou refait, on saurait tout des rapports compliqués de la femme et de l’homme.

                                                                    Michel  Perdrial

(Ce texte a paru dans la revue Verso n°97 en juin 1999.)

Par michel perdrial - Publié dans : Je est un autre
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Jeudi 8 novembre 2007

POMME DE DISCORDE

 

 

            Le ciel est si bleu qu’on se demande de quels nuages virtuels  est   tombée toute cette neige. Pourtant froide et drue.

            Les enfants de l’école maternelle la parsème de couleurs tandis que -pomme de reinette et pomme d’api- ils se poursuivent, s’appellent, s’insultent, se rient et se boulent de neige.

            Sur le chantier du lycée voisin, les grues sont immobiles, silencieuses, prises par les glaces.

            C’est un samedi matin paisible ; un jour où le temps glisse, serein, tapis, tapis blanc.

            Il suffirait pourtant de lever les yeux vers le ciel azuré pour découvrir la déchirure blanche que laisse derrière lui un avion volant si haut qu’il en est à peine visible.

            Ce n’est pas un de ces chasseurs effilés venus de la base aérienne voisine et qui rasent les mottes dans un hurlement de réacteurs suscitant à chaque passage les cris hystériques des écoliers.

            Non, cet avion-là doit voler très élevé ; il ne faut pas que les enfants l’entendent, ni le voient. Ils ne doivent pas savoir que les adultes ont les mains couvertes de sang.

            Le monstre est parti d’Angleterre et se dirige vers le Sud. C’est une forteresse volante, un bombardier géant, une machine à tisser des tapis de bombes.

            Là-bas, de l’autre côté de la Méditerranée, de semblables enfants, riant et se querellant, le verront bientôt de très, très près, tapis, tapis rouge.

            Personne ne leur a dit que lorsqu’on est pauvre et bronzé, on n’a pas de plus l’impudence de vivre près d’un puits de pétrole.

                                                                                        Michel Perdrial

(Ce texte a paru dans la revue Filigranes n°43 en mai 1999 et sur le cédérom 20 ans de Filigranes en octobre 2004.)

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Lundi 22 octobre 2007

CONTE DE NOËL

 

      Mathilde trouvait que Noël en famille, c'était bien mais que, sûrement, Noël avec des malheureux, c'était mieux. Et justement, quelques  garçons et filles de sa  faculté avaient émis l'idée d'organiser  un réveillon pour les sans-logis. Elle se joignit à eux et, le soir du vingt-quatre décembre, tous se retrouvèrent en haut de la tour Montparnasse.

      La nouvelle s'était vite répandue chez les miséreux parisiens et ils se pressaient à la fête, hirsutes et dépenaillés, se remplissant la panse de nourritures diverses et buvant, plus que de raison, un vin blanc avec des bulles qui aurait bien voulu passer pour du champagne mais qui n'en était pas, aucun doute, se dit Mathilde lorsqu'elle y goûta.

      Comme le lui dit Jean-Luc, l'un des étudiants, et cela la fit sourire: "C'est un vin qui veut pétiller plus haut que son cru."

      Quoi qu'il en fût, on s'amusait bien tout en haut de la tour et la musique était bonne. Mathilde et ses amies étudiantes étaient fort sollicitées par les sans-abris qui n'avaient pas souvent l'occasion, on s'en serait douté, de danser bien au chaud, un verre à la main, tout en tenant une jolie petite poulette, comme ils disaient, de l'autre bras.

      Cela valait à Mathilde et à ses camarades quelques tripotages auxquels elles résistaient stoïquement tout en s'efforçant de ne pas respirer trop fort à cause de l'odeur.

      La  télévision  était  là.  Plusieurs  équipes  de journalistes, prévenus  par  l'un  des  étudiants, filmaient les réjouissances et interrogeaient les invités.

      Lorsque minuit fut passé et que quelques miséreux se mirent à vomir dans les coins, Gwendal, un étudiant, grimpa sur une table et déclara que la fête était finie.

      Mathilde se fit raccompagner par Jean-Luc et se retrouva seule chez elle. Ses parents et son frère cadet, vexés peut-être par sa défection, réveillonnaient chez son oncle et sa tante et elle eut le temps de méditer un peu sur sa soirée avant de trouver un difficile sommeil.       

      Lorsqu'elle se leva, vers midi, elle avait encore en tête ses interrogations nocturnes. Pourquoi vouloir à tout prix entraîner tout le monde dans la fête? Pourquoi créer du rêve et de l'illusion chez ceux qui retourneraient à la rue? Pourquoi cette présence des équipes de télévision obligeant les sans-logis à dire que c'était le plus beau jour de leur vie, larmes à l'appui?

       Des questions auxquelles elle ne trouvait pas de réponse mais qui passèrent bien vite à l'arrière-plan au bénéfice d'une autre, bien plus angoissante, lorsqu'elle s'observa attentivement dans les miroirs de la salle de bain: Comment faire, maman au secours, pour se débarrasser des poux qui couraient dans sa chevelure?

                                                                                              Michel Perdrial

(Ce texte a paru dans la revue Salmigondis n°9 en mars 1999.)

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Samedi 13 octobre 2007

PRÉMICES

 

 

            Dans l’odeur glacée des couvertures de livres se mêlant à celle, huilée, des peintures récemment refaites, Julien l’a aperçue entre deux rayonnages feuilletant un ouvrage, oublieuse du monde et du temps.

            Pas une semaine sans qu’il ne vienne ici, à l’Armitière, librairie rouennaise dont il est un client fidèle et ancien. Il préférait d’ailleurs l’époque où elle était sise rue de l’École, au fond d’une cour, dans un local intime et chaud. C’était il y a presque vingt ans. Aujourd’hui, dans ce hall de gare, les vendeurs doivent s’interpeller à forte voix ou se parler par téléphone intérieur mais, bien sûr, les livres peuvent se multiplier et annexer de vastes territoires en sous-sol et à l’étage.

            Julien la regarde toujours bien qu’il semble lui aussi pris par la lecture de quelque auteur américain. Il pense qu’il serait plus serein si depuis toujours il n’était attiré par les jeunes filles.

            Elle est vêtue d’un pantalon de toile beige, d’une chemise blanche et d’une veste d’homme qui s’ajoutant à sa minceur et à des seins esquissés lui donne une allure androgyne. Elle a remarqué cet homme brun, grand et très mince qui l’observe. Il a un air d’éternel adolescent et elle se demande quel peut être son âge. Elle aimerait bien qu’il trouve le courage de l’aborder et de lui parler.

            Il le trouve et s’approche d’elle en lui souriant :

            -J’aimerais beaucoup acheter un livre pour vous, lui dit-il.

            Elle ne veut refuser et bientôt entre ses mains fines il dépose en offrande l’Anthologie de l’Amour sublime de Benjamin Péret.

            -Je vous remercie. Je m’appelle Isabelle et j’ai bientôt dix-neuf ans.

            Elle ajoute qu’elle se sent perdue parmi tous ces livres -comme une fourmi sur une tarte aux fraises- et il lui propose de l’aider à trouver son chemin.

            Dehors, le soir est venu et la nuit commence à prendre ses aises. Ils se donnent rendez-vous pour le lendemain.

            Julien prend le chemin de son appartement en songeant au doux regard d’Isabelle, à son corps fluet et gracile, à sa voix tonique et irisée. La pluie s’est mise à tomber car que serait Rouen sans ses pavés mouillés miroirs à vitrines. Mais Julien n’aime pas la pluie. Il entre au Printemps pour acheter un parapluie. Solide cette fois-ci, le précédent ayant explosé dans une bourrasque. Ce parapluie sera le signe tangible de sa rencontre avec Isabelle et il le serre dans sa main pour qu’elle devienne certitude.

            Près du musée des Beaux-Arts, dans sa chambre où elle s’est calfeutrée après avoir échangé quelques mots avec sa mère, Isabelle glisse une cassette australienne dans son baladeur japonais. Elle se laisse emporter par la musique caressant du bout des doigts ce livre qu’elle tarde à ouvrir. Elle aime que durent l’indéfini et l’incertitude.

                                                                                         Michel Perdrial

(Ce texte a paru en Belgique dans la revue Ecrits Vains n°24 en mars 1999 et en France dans la revue Sol’Air  n°18 en juin 1999.)

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Vendredi 5 octobre 2007

POUSSIÈRE

  

 

            Il marche sur le boulevard Saint-Michel se faufilant entre ses semblables. Il lui semble que la foule est chaque jour plus compacte. Il a du mal à s’approcher des vitrines et il n’arrive jamais à voir vraiment ce qui avait attiré son attention. Il y a deux jours, il était à la Fiac au Grand Palais et c’était la même chose, la marée humaine le poussait de tableau en tableau. Hier, martyrisé par la cohue, il a renoncé à parcourir les allées du marché aux puces de Saint-Ouen.

            Il se sent tellement faible. On lui marche sur les pieds. On lui enfonce des coudes dans les côtes. Parfois, il pense qu’il est le seul à prendre ainsi des coups et que tous se sont ligués contre lui pour l’expulser. Il se dit que ce n’est pas le genre de pensée à avoir trop souvent.

            Alors, à chaque fois qu’une fille vient à sa rencontre, il tente désespérément d’accrocher ses yeux. Parfois, les regards se croisent ; un sourire s’ébauche, fugitif. Il se dit que peut-être il existe.

                                                                                          Michel Perdrial

(Ce texte a paru dans la revue Décharge n° 101 en mars 1999.)

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